Repenser son management avec la philosophie

On lit et on entend que les encadrants sont déstabilisés, voire fatigués*, qu’il y a une perte de repères, que la crise sanitaire a accentué la remise en cause des pratiques managériales classiques, déjà pas mal critiquées par les exigences des nouvelles générations de jeunes diplômés, par l’individualisme exacerbé, par le magma émotionnel ambiant, par des organisations du travail nouvelles. Les temps sont durs pour les managers et les fonctions d’encadrement semblent moins valorisées.

Trop exposés, trop sollicités, et souvent envahis par un lourd sentiment d’absurdité au travail, les cadres et agents de maîtrise pourraient-ils trouver un recul salutaire dans la philosophie ? Pas le temps ? Justement ! L’enjeu est de prendre un recul suffisant pour se recentrer sur ce qui importe, pour penser son rôle dans le système, redéfinir les responsabilités et investir différemment le travail. L’enjeu est de remettre tout cela en perspective. Tout cela, ce sont les tensions relationnelles, les urgences qui sont des priorités et les priorités qui sont des urgences, ce sont les questions d’éthique et de positionnement, la complexité sociotechnique et la rigidité des process. Sans oublier la question du sens. Ou comment n’être pas réduit à devenir un simple distributeur de solutions opérationnelles.

Faut-il encore préciser que le but n’est pas de briller à la machine à café en plaçant opportunément une citation ! L’enjeu est de penser sa vie et la centralité du travail dans notre vie. Pour s’engager sur ce chemin philosophique, qui peut être un chemin de vie, nous vous présentons trois livres, de trois auteurs différents, en fait trois autrices.

Premier livre, Manager avec la philo (Editions Eyrolles, 2006). L’autrice, Eugénie Vegleris, a quitté l’enseignement classique pour se consacrer à la réflexion philosophique dans le monde du travail. Parmi les leçons à retenir de ce petit ouvrage écrit en termes clairs, nous mettons l’accent sur deux idées à retenir. La première est celle du sens que le manager doit prodiguer à ses collaborateurs. Injonction inepte, le sens ne se donne pas ! Parce que le sens est une construction subjective et ne peut donc s’imposer de l’extérieur, le manager est limité à transmettre de l’information et à échanger avec ses collaborateurs pour faire du lien entre une tâche, un processus organisationnel et une finalité. Voilà la part de l’encadrant. Ensuite, chacun élabore sa propre représentation, située dans son propre contexte de vie, et associe ses valeurs.

Seconde idée surprenante dans un monde professionnel qui se veut rationnel et procédural, la place du « bricolage ». À côté de la méthode, il importe de laisser place à la créativité, à l’imagination et au tâtonnement pour trouver des chemins qui ne sont pas prévisibles. Sans citer nommément Machado, le poète espagnol, elle le cite : « Le chemin se fait en marchant ».

Second livre, remarquable entre tous, La fin du courage, de Cynthia Fleury (Éditions Fayard, 2010). Ce n’est pas un livre de vulgarisation pour cadres pressés, mais le texte d’une pensée qui a de l’envergure. Cynthia Fleury situe le problème éthique de la parole vraie dans un contexte post-moderne, non optimiste : « Le XXe siècle a en effet signé la fin des convergences, la fin de l’évidente alliance entre le progrès et la raison, la morale et la science, l’éthique et la technique. » Ainsi, il s’agit de reconstruire une métaphysique pour ne pas désespérer, maintenir le désir de vivre et consolider la vertu de courage. Car c’est de courage que manque notre société pour faire vivre l’éthique collective. La fin du courage, c’est quand on n’ose plus dire le vrai et que le mensonge fait son œuvre de sape. L’alétéia ou la parole vraie, qui n’est pas à confondre avec la Vérité. La parole vraie, c’est de ne pas céder à la pression ambiante, à la facilité des apparences pour rester fidèle à une conviction et l’exprimer clairement et fermement afin de recréer un espace de délibération. Si ce livre a d’abord une portée politique, puisqu’il s’agit de la parole dans la Cité, il nous questionne aussi sur nos attitudes en milieu professionnel, puisque les organisations sont autant d’espaces dans la Cité.

Troisième livre, dans lequel on peut piocher quelques idées, La vie de bureau ou comment je suis tombée en Absurdie. Un livre heureusement critique sur nos organisations et nos comportements, il dénonce l’asservissement au process, au détriment de l’initiative intelligente, et à la technique, au détriment des finalités et du sens. Tout cela aux côtés de Foucault, de Heidegger et de quelques autres. Julia de Funès en appelle à la résistance par la pensée et l’exercice du jugement. Très bien. Cependant, une certaine gêne peut gagner le lecteur au fil des pages, provoquée par le sentiment d’un décalage entre les grandes idées des grands auteurs cités et la réalité des organisations ; une forme de simplisme parfois un peu méprisant, surprenant de la part d’une intervenante en entreprises. Si la critique est juste, le conseil semble pauvre. Mais qu’importe, car l’ouvrage donne à penser.

Si ces livres, et bien d’autres, peuvent nous permettre de trouver quelques repères clés pour avancer dans un monde professionnel pas si clair, ils sont aussi une invitation à revenir à la culture générale sans laquelle toute pratique perd du sens, celle de l’honnête homme, façon Montaigne, pour qui il était préférable d’avoir « une tête bien faite que bien pleine ». Ajoutons et de l’honnête femme.

* sondage Malakoff Humanis publié en septembre 2021

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